Pierre BRUGIER dit Laripousse 1813-1871
- gauthierlemaou
- 2 mai 2022
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Tout a commencé à la suite de l’article sur ses grognards d’Estelle Rivet du blog « Sur la piste de mes ayeuls ». J’ai repris l’idée de lister tous mes ascendants qui potentiellement pouvaient être enrôlé au 18ème siècle. Une fois cette liste établie, j’ai commencé mes recherches. J’en ai trouvé un ayant obtenu la médaille de Ste-Hélène. Il me faut compléter son parcours maintenant.
Si je l’ai un peu délaissé, c’est qu’en recherchant si BRUGIER François (sosa 178 des enfants) avais été soldat, je m’aperçois que son fils Pierre est mort à Ile Nou en Nouvelle-Calédonie. Voilà un lieu bien étrange pour mourir, la recherche des raisons de ce décès si loin de sa région natale va m’emmener vers des découvertes bien intéressantes. Ce n’est pas un ascendant direct, il est le frère de Jeanne qui épousera Martin François (arrière grand-père de ma grand-mère Rolande Martin).

Pierre Brugier, né le 20 août 1813 à Le Vigeant dans la Vienne. Il est le troisième enfant de François et Françoise Mesrine.

Il vit dans ce village rural de 1200 habitants, appartenant au canton de l’Isle-Jourdain. Il doit trainer dans l’atelier de son père et apprend la fabrication des sabots. Car lors de son mariage avec BARET Marie le 20 juillet 1846 à Civray, il se déclare sabotier comme son père.

Le 2 janvier 1860, il va déclarer le décès de sa belle-sœur, BARRET Jeanne, survenu le 31 décembre 1859. Elle est veuve de Jean THOMAS depuis juillet 1850 et laisse orpheline leur fille Rose, âgée de 16 ans. Pierre a 47 ans et exerce toujours le métier de sabotier. Avec son épouse Marie BARRET, tante de Rose, ils accueillent l’enfant dans leur foyer. C’est malheureusement le début du cauchemar pour Rose.
L’acte de décès sur GeneaNet m’apprend qu’il est mort à l’hôpital du bagne de Nouvelle-Calédonie. Je vais donc remonter le fil de cette histoire en commençant par le site des Archives nationales d’outre-mer pour trouver son dossier de bagnard. Puis, je me rends sur le site des archives des Deux-Sèvres et de la Vienne et fouille pour la première fois dans le fond des « Registres d’écrou ».
Extrait du registre d’écrou de Pierre
Deux ans plus tard, le 18 novembre 1862, Louis Brugier est transféré de la maison d’arrêt de Civray vers la maison de justice de Poitiers pour y être jugé. Il est accusé de viol.
Son signalement : Agé de 49 ans, Nez gros, Taille 1m70, Bouche moyenne, Cheveux châtain grisonnant, Menton rond, Visage ovale, Front couvert, Teint basané, Yeux gris.
Ses vêtements à son arrivée à la maison de justice de Poitiers : Chapeau gris, Cravate bleu à petit pois blancs, 1 tricot en laine blanche, Chemise en toile coton, 1 gilet en drap noir, 2 blouses en coton bleu, 1 pantalon en étoffe bleu, Une paire de brodequin.
Le 26 novembre a lieu son procès Il est déclaré coupable de viol sur la personne de Rose Thomas, sa nièce, alors âgée de moins de 21 ans et qu’elle demeurait avec lui, l’ayant pris sous protection depuis qu’elle est orpheline. Il est condamné à la peine de 10 ans de travaux forcés en vertu des articles 332, 333, 463 du Code Pénal.
Article 332 de l’ancien code pénal Tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu'il soit, commis sur la personne d'autrui, par violence, contrainte ou surprise, constitue un viol. Le viol sera puni de la réclusion criminelle à temps de cinq à dix ans. Toutefois, le viol sera puni de la réclusion criminelle à temps de dix à vingt ans lorsqu'il aura été commis soit sur une personne particulièrement vulnérable en raison d'un état de grossesse, d'une maladie, d'une infirmité ou d'une déficience physique ou mentale, soit sur un mineur de quinze ans, soit sous la menace d'une arme, soit par deux ou plusieurs auteurs ou complices, soit par un ascendant légitime, naturel ou adoptif de la victime ou par une personne ayant autorité sur elle ou encore par une personne qui a abusé de l'autorité que lui confèrent ses fonctions. Article 332 de l’ancien code pénal Tout autre attentat à la pudeur commis ou tenté avec violence, contrainte ou surprise sur une personne autre qu'un mineur de quinze ans sera puni d'un emprisonnement de trois ans à cinq ans et d'une amende de 6.000 F à 60.000 F ou de l'une de ces deux peines seulement. Toutefois, l'attentat à la pudeur défini à l'alinéa premier sera puni d'un emprisonnement de cinq ans à dix ans et d'une amende de 12.000 F à 120.000 F ou de l'une de ces deux peines seulement lorsqu'il aura été commis ou tenté soit sur une personne particulièrement vulnérable en raison d'une maladie, d'une infirmité ou d'une déficience physique ou mentale ou d'un état de grossesse, soit sous la menace d'une arme, soit par un ascendant légitime, naturel ou adoptif de la victime ou par une personne ayant autorité sur elle, soit par deux ou plusieurs auteurs ou complices, soit encore par une personne qui a abusé de l'autorité que lui confèrent ses fonctions. Article 463 de l’ancien code pénal Les peines prévues par la loi contre l'accusé reconnu coupable, en faveur de qui les circonstances atténuantes auront été déclarées, pourront être réduites, d'après l'échelle des peines fixées aux articles 7, 8, 18 et 19, jusqu'à deux ans d'emprisonnement si le crime est passible d'une peine perpétuelle, jusqu'à un an d'emprisonnement dans les autres cas. S'il est fait application de la peine d'emprisonnement, une amende pourra être prononcée, le maximum de cette amende étant de 100.000 F ; les coupables pourront de plus être frappés de la dégradation civique pour cinq ans au moins et dix ans au plus à compter du jour où ils auront subi leur peine ; ils pourront en outre être frappés de l'interdiction de séjour dans les conditions prévues en matière criminelle par l'article 44. Sauf disposition contraire expresse dans tous les cas où la peine prévue par la loi est celle de l'emprisonnement ou de l'amende, si les circonstances paraissent atténuantes, les tribunaux correctionnels sont autorisés, même en cas de récidive, à réduire l'emprisonnement et l'amende même à deux mois et 12.000 F ou à une peine moindre. Ils pourront aussi prononcer séparément l'une ou l'autre de ces peines, et même substituer l'amende à l'emprisonnement, sans qu'en aucun cas elle puisse être au-dessous des peines de police. Dans le cas où l'amende est substituée à l'emprisonnement, si la peine de l'emprisonnement est seule prononcée par l'article dont il est fait application, le maximum de cette amende sera de 40.000 F. |
Son pourvoi en cassation étant rejeté, il commence à subir sa peine le 9 janvier 1863. Elle se terminera donc le 9 janvier 1873.
Le 1 février, il sort de prison et retourne au tribunal sur requête du procureur général pour être de nouveau poursuivi avec sa femme pour excitation à la débauche de jeunes mineurs.
Il retourne en prison et le 11 mars 1863 il sera transféré au bagne de Toulon.
Comme je suis sur le site des archives des Deux-Sèvres et de la Vienne, je cherche une coupure de presse retraçant ce procès.


Bagnard, certes mais comment est il arrivé à Nouméa ?
Grâce à l’extrait des matricules des chiourmes (forçats) des ANOM, enregistré sous le matricule 95. Je sais qu’il arrive à Toulon trois jours plus tard, le 14 mars 1863. Il passe 10 mois au bagne toulonnais. Il est détaché de la chaine le 5 janvier 1864 pour embarquer vers la Nouvelle Calédonie à bord de la frégate Iphigénie qui partira le lendemain.

Son signalement : Taille 1m66, Sourcils châtain, Front ordinaire, Yeux gris, Nez gros, Bouche moyenne, Menton large, Barbe grisonnante, Visage ovale, Teint ordinaire. Signes particuliers : traces de vaccin aux deux bras, une cicatrice à l’indicateur gauche, traces de clous au bas des reins et au mollet.
Pourquoi Laripousse ? J’ai trouvé une explication à ce surnom dans le parler populaire des Canadiens français. Ripousse, n. f. — Eclair. Exemple : Il est parti comme une ripousse, c’est-à-dire comme une chose qui apparaît et disparaît tout aussitôt. |
Il fait donc parti du premier convoi de forçats vers la Nouvelle-Calédonie. Après 4 mois de voyage, il arrive à Nouméa le 9 mai 1864.



J’ai eu la chance de découvrir que Louis-José Barbançon a écrit « L’Archipel des forçats », un ouvrage sur l’Histoire du bagne de Nouvelle-Calédonie (1863-1931). Louis-José Barbançon retrace l’histoire de la Transportation des forçats à « la Nouvelle ». Une histoire vécue à travers l’exemple du premier convoi de 250 forçats de l’Iphigénie, arrivés dès 1864. Comme l’écrit l’auteur : « dans un pays d’immigration, l’importance dévolue aux premiers arrivés, pionniers volontaires ou malgré eux, reste une dominante de la conscience collective. On a les Mayflower qu’on peut ».
J’ai découvert la vie de ces premiers condamnés envoyés pour construire ce nouveau bagne et implanter la présence française dans cette partie du monde. J’ai aussi retrouvé Pierre Brugier cité quelque fois dans cet ouvrage.

Tous les renseignements ci-dessous sont tirés des écrits de Louis-José Barbançon.
Pierre fait partie des 37 condamnés pour attentats contre les mœurs, on dénombre : 15 viols ou tentatives de viol, 16 incestes ou attentats mettant en cause des ascendants, 6 attentats à la pudeur avec violence.
Six de ces attentats ont en fait été perpétrés par des ascendants contre des membres proches de leur famille : Pierre Brugier contre sa nièce, Rose Thomas ; Michel Perroud contre sa belle-fille ; Alexandre Brisset contre Marie Servant, fille légitime de sa seconde épouse ; Constant Durand contre une fille âgée de moins de 11 ans dont il avait la garde ; Joseph Toussaint contre la fille naturelle de sa femme ; et enfin Jean Valérien contre Euphrasie Louvat fille naturelle de son épouse. Les jurys de Moulins, de Lyon et de Saint-Mihiel ont condamné respectivement à perpétuité : Brisset, Perroud et Toussaint pour leurs actes, tandis que les assises de l’Isère, de la Vienne et de la Seine n’ont retenu que 10, 15 et 20 ans de travaux forcés contre Brugier, Durand et Valérien
La « paresse », la « paresse soutenue », la « mauvaise volonté au travail », ou le fait d’être « trouvé oisif », sont source de punitions.
Les transportés voués « aux travaux les plus pénibles de la colonisation » sont sévèrement punis lorsqu’ils sont, selon la formule administrative, « trouvés oisifs ». C’est le cas de Pierre Brugier et d’Armand Houpin trouvés oisifs en février 1870, à la ferme-modèle. Ils sont tous deux sanctionnés par un mois de retranchement et un mois de privation de solde.
Les épouses sont contactées pour aller rejoindre leur mari. Certaines refusent pour des motifs plus ou moins justifiés dont les plus souvent invoqués sont la longueur du voyage et les problèmes de santé. Ainsi, à propos de la femme de Brugier, le maire de Poitiers répond au ministre que :
« Cette femme dont la santé est très mauvaise ne veut pas se hasarder à entreprendre un aussi long voyage pour être agréable à son mari… »
En 1868, Pierre obtient une remise peine de 2 ans. Il est libéré le 9 janvier 1871. Il ne profitera pas longtemps de cette liberté retrouvée. Il meurt à l’hôpital de l’Ile Nou le 11 septembre 1871 à l’âge de 58 ans.

Et Rose qu’est-elle devenue ? 6 ans après le procès, elle se marie avec François Pacton le 9 novembre 1868 à Bernac en Charente. Elle est employée en tant que domestique à Ruffec. Ils ont un fils, Edmond, né le 12 août 1874 à Ruffec. Elle meurt le 18 mai 1882 à Ruffec, à l'âge de 37 ans, son fils n’a pas encore 8 ans. Elle aura eu une vie courte et pas facile.
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